Dirty Doubting…« Aux armes ! Citoyens de la république des sciences ! »

« We need a revolutionary call!…but will people follow it ? » Voilà la conclusion de Bruno Latour après le passionnant exposé de Naomi Oreskes, le 29 mars dernier, sur l’antiprogramme mené par les contrarians (climato-sceptiques) aux Etats-Unis.  Par ça il voulait dire que le terrain de la bataille autour des causes du réchauffement climatique n’était pas épistémologique (good quality science versus poor quality science) mais politique et économique. Premier terrain de bataille : marché totalement libre (qui finit toujours par s’autoréguler) contre lois et réglementations (pour protéger les citoyens et la planète). Deuxième terrain de bataille : financement via une cascade de fondations en grande partie alimentés par l’industrie du tabac versus financement de la recherche par les fondations gouvernementales. Il faut assumer les cocos. Ceux qui embrouillent le public et vous désorientent font du « free fighting ». Dans ces conditions ce n’est pas la peine de se tenir aux règles de la boxe classique.  Apprenez à vaincre vos opposants et convaincre vos spectateurs. Devenez polyglottes comme eux. Apprenez, parlez et surtout pensez les langages du pouvoir et des intérêts financiers.

Comment on sait tout ca ?

On le sait parce que  Naomi Oreskes, professeure d’Histoire des Sciences à l’Université de Californie à San Diego, a travaillé consciencieusement. La petite centaine de personnes présente dans l’amphi a pu écouter son argument et regarder ses diapos. Les lecteurs du Monde trouveront une belle photo et un entretien page 9 de l’édition du 30 mars 2012. Et les vrais amateurs des controverses liront attentivement les 524 pages de son livre « Les Marchands de doute » qui vient de sortir.  Hélas, le soir du débat les exemplaires ne nous attendaient pas à la sortie !

Alors, comment résumer ca ?

On va faire un Programme (« les gaz à effets de serre causent le réchauffement climatique » Antiprogramme (« ce n’est pas vrai ») !

Premier acte. L’action se déroule au 19ème et 20ème siècle…

Acteurs du programme :

  • John Tyndall, physicien, 1850, propose que le CO2 ait un effet de serre.
  • Svante Arhenius, physicien, fin 19 siècle, fait des calculs qualitatifs sur les effets de CO2
  • Guy Callendar, 1938, affirme que le CO2 atmosphérique a un effet de réchauffement
  • Ravelle et Telus, 1958, mesurent contributions respectifs de H20 et CO2 dans l’atmosphère
  • le chiffre de CO2 : 315 ppm
  • 1958, Année international de la géophysique
  • Le Presidential Advisory Committee on Science, 1965, prédit que CO2 provoquera réchauffement en 2000
  • Le président (démocrate) Lyndon Johnson, 1965,  reprend cette alerte.

Côté antiprogramme :

  • Autres préoccupations : guerre du Vietnam, émeutes raciales, mouvements protestataires, guerre froide, etc.

Deuxième acte. L’action se déroule aux Etats-Unis dans les années 70 et 80

Acteurs programme :

  • La modélisation informatique devient abordable
  • Le pétrole devient moins abondant
  • 5 rapports qui indiquent un consensus parmi les scientifiques sur les effets du CO2 sur le réchauffement
  • Jim Hansen, physicien, témoigne dès 1988 sur le réchauffement climatique auprès des Commissions au Congrès
  • GIEC (IPCC en anglais), crée en 1988

Acteurs antiprogramme :

  • La fin de la guerre froide
  • L’institut George C Marshall, spécialisé dans l’appui de l’initiative de la Guerre des Etoiles
  • Les notions de « doute », de « science non-stabilisée », de l’absence de consensus
  • Un redoutable quatuor de scientifiques très réputés et très puissants: Frederick Seitz, Robert Jastrow, William Nierenberg et Tim Ball, historien du climat.
  • La multinationale du tabac, RJ Reynolds Tobacco Company, qui finance des dizaines d’instituts qui combattent celles et ceux qui affirment la dangerosité du tabac, du nucléaire, des pluies acides et bien évidemment, du réchauffement climatique
  • Un cinquième scientifique, Fred Singer.

Troisième acte

Acteurs antiprogramme :

  • un barrage de simili science qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’original, mais qui s’avère être du Ginger Ale scientifique : des courbes, des données, des notes de bas de page
  • Financement des dizaines de think tanks (ex. Alexis de Tocqueville Institution)
  • La manipulation habile de l’opinion publique via  des fausses postures de «scepticisme organisé », – abus d’une vraie valeur scientifique.
  • Idéologie du laissez faire (libéralisme de Friedman et Hayek)
  • Croyance absolue dans les mécanismes autorégulateurs d’un marché complètement libre
  • Horreur de toute forme de régulation
  • Nouveaux slogans rappelant les vieux démons anticommunistes (« they’re like watermelons : green on the outside – red on the inside » ; « green trees with red roots » ; « too yellow to admit they’re red »)
  • Dérision : “make the world safe for growing green vegetables

Quatrième acte

Et maintenant? Qui faire ? Quel est le programme ?

C’est là ou Latour dit que face à ces « dirty doubters » qui n’ont pas joué proprement et qui ont abusé (cyniquement) la science, c’est une perte de temps de rester sur le terrain des graphes, des articles dans Science et Nature et de mettre son énergie à vouloir prouver que la science des contrarians n’est pas de bonne qualité. C’est cela son appel révolutionnaire.

On pourrait dire « N’ayez pas peur de sortir de vos zones de confort – les revues, les colloques, les commissions, les citations scrupuleusement alignées ».  Après tout, les Encyclopédistes ont pu le faire.  Ils étaient ambidextres. Ils ont su mener deux ouvrages de front. Une scientifique, l’autre politique. Dans les revues scientifiques du XVIII siècle, la mise à mort du cartésianisme moyennant la mathématique newtonienne et dans l’Encyclopédie, moyennant un business model génial que le grand historien Robert Darnton à su démontrer, la naissance des lumières.

P.S. En sortant une autre pensée m’est venue. Nous nous trouvions à deux pas de l’Institut, où siège l’Académie des Sciences, face à la faculté de Medecine. Mais au fronton du 28, rue des St. Pères, où figurait d’antan « École Nationale des Ponts et Chaussées », est écrit maintenant « Sciences Po Paris ».  Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que le géniteur et évangéliste des controverses, qui appelle les scientifiques à poursuivre les batailles sur les terrains politiques et économiques de la simili-science (que leurs adversaires ont habillement ouverts) a lui-même délaissé l’École des Mines pour investir Sciences Po.

Hmmm…..

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